Page Spéciale Lewis Carroll

Ce jour-là, Alice s’ennuyait dans une pièce tapissée de motifs mouvants, de spirales bleues, d’arabesques violettes, d’étoiles blanches… par la fenêtre, elle pouvait voir le ciel couché sur le sol (elle en était certaine) et une Route flottante, sinueuse, aux pavés bordés de grandes fleurs qui semblaient cligner de leurs yeux-pétales. Alice, toujours prête à suivre les chemins les moins raisonnables, passa par la fenêtre. Un « Ah, enfin ! » se fit entendre à son oreille aussi grande que son orteil.

C’était la moins imposante des fleurs : une fleur violette, au visage délicat, un peu hautain, qui parlait avec un accent snob.

— « Tu es en retard, tu sais. La Route ne patiente pas. »
— « En retard pour quoi ? Demanda Alice.
— « Pour la fin du début, et le début de la fin, voyons. Tu as été appelée. Par le Rideau. »

Alice regarda derrière elle : la maison avait disparu. Le rideau s’était envolé, déroulant un long ruban coloré qui s’accrochait à la Route comme un serpent de soie.

Plus loin, une fleur bleue aux pétales en éventail lui chanta une berceuse à l’envers. Une rose rouge lui offrit un miroir minuscule qui ne reflétait que les choses qui n’existaient pas encore.

— « C’est un monde fait pour ceux qui voient autrement, murmura une fleur rose à la tige arquée.
— « Je vois très bien, merci, répondit Alice.
— « Justement, soupira la fleur.

Plus elle avançait, plus la Route se transformait en rêve. Le violet devenait souvenir, le bleu devenait question, le rouge devenait musique, et le rose devenait silence.

À la toute fin de la Route, là où la pensée vacille et où la logique fond comme du sucre, Alice trouva un fauteuil au milieu du vide. Sur l’accoudoir, un livre neuf l’attendait :  Les Carnets Inédits de Lewis Carroll, signé d’une écriture familière… la sienne.

Et elle comprit qu’elle ne rêvait pas — elle lisait.

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